FSSTA: perspectives et défis futurs
Interview de Natacha Astuto Laubscher, présidente
01.06.2026
ce qui doit rester sa priorité: les intérêts des troupes et du théâtre d’amateurs. Plus généralement, je pense que le défi d’une fédération est de rester utile, de servir aux bons endroits. La finalité, ce sont les troupes et les personnes qui les font vivre. ECJ ● Le théâtre amateur est avant tout une histoire de collectif, des individualités qui décident de s’investir dans un projet commun à moyen ou long terme. Cette notion n’est-elle pas en danger de nos jours, entre individualisme (pour ne pas dire égoïsme) et réseaux sociaux ? C’est une question qui revient souvent. C’est un sujet dans les festivals, dans les tables rondes, au café du coin aussi. Pourtant, je ne suis pas sûre que le constat soit aussi simple. Bien sûr, je vois des associations qui se plaignent de ne pas trouver des bénévoles ou des personnes prêtes à rejoindre un comité. Mais j’en vois aussi beaucoup qui fonctionnent à merveille, certaines parfois composées uniquement de jeunes, qui se renouvellent, qui durent dans le temps, et offrent de belles propositions.
Je ne crois pas que les gens aient arrêté de s’engager. Je crois qu’ils sont devenus plus exigeants quant à ce dans quoi ils s’engagent. Ils veulent un projet qui ait du sens, que ça vaille la peine d’y consacrer du temps. Il faut donc des associations avec des projets, des perspectives, et des satisfactions. Finalement, je ne suis pas certaine que le collectif soit en danger dans l’immédiat. Les formes d’engagement évoluent, les attentes aussi, mais il y a encore des personnes prêtes à s’investir lorsqu’elles croient réellement au projet. ECJ ● Tu t’investis depuis de nombreuses années maintenant dans l’écriture théâtrale ; plusieurs de tes textes ont été joués et publiés. Comment passe-t-on de la pratique théâtrale à l’écriture dramatique ? Le besoin de traiter des sujets absents du répertoire ? Répondre à la petite voix à l’intérieur de vous qui vous dit depuis longtemps « Exprime-toi ! » ? Je n’ai jamais voulu écrire parce que je ne trouvais pas ce qu’il me fallait dans le répertoire. Au contraire, il existe tellement de textes que j’aimerais jouer ou mettre en scène, et je ne trouve pas le temps. Et je n’écris pas pour moi, sauf exception je ne joue pas dans mes propres pièces. Ce que j’aime vraiment, c’est voir ce qu’une autre troupe fait de mon texte. C’est pour moi la plus belle récompense du travail d’écriture. J’ai toujours aimé raconter des histoires, et observer, essayer de comprendre les humains, leurs parcours, leurs contradictions, leurs relations, les enjeux. J’ai eu la chance que Jacques Devenoges m’encourage à écrire il y a vingt ans, et que des troupes me commandent des textes ensuite, c’est ce qui m’a mis le pied à l’étrier. ECJ ● Le théâtre d’amateurs a-t-il vocation de faire découvrir de nouveaux auteurs ? Ou doiton laisser cela au théâtre professionnel ? Si on laissait cela au théâtre professionnel, peu d’autrices et d’auteurs qui commencent auraient la chance d’être joués, moi la première. Les enjeux ne sont pas les mêmes, le monde amateur prend des risques que le monde professionnel prend peu, parce que nous n’avons pas la même pression financière notamment. Également, c’est un microcosme, et c’est un long chemin pour y entrer; il est par exemple assez rare de voir une directrice de théâtre monter un texte d’un·e dramaturge qui ne vient pas soit de son cercle, soit d’un cursus artistique professionnel reconnu. ECJ ● Osons poser la question-tabou : pour qu’il puisse continuer à se développer, le théâtre amateur doit-il, d’une manière ou d’une autre, professionnaliser ses structures ? Il faudra peut-être y venir, dans une certaine mesure. Les personnes qui s’engagent aujourd’hui apportent des compétences importantes, acquises dans leur vie professionnelle ou grâce aux formations suivies. C’est la richesse du théâtre d’amateurs, des personnes venues d’horizons très différents, avec des compétences variées et complémentaires. Quant à la gestion des associations, les exigences ont augmenté, c’est probablement une bonne chose. Mais cela demande plus de travail et de compétences, et il devient difficile de demander à des personnes de consacrer une quantité énorme de leur temps à une association en plus de leur activité professionnelle. Nos modes de vie ont changé et nous accordons davantage d’importance à notre équilibre de vie. Il est donc possible qu’à l’avenir certaines fonctions doivent être partiellement
rémunérées. Cela permettrait à des personnes de dégager du temps pour mettre leurs compétences au service d’une association. En revanche, je suis plus réservée sur la création de postes à plein temps. Il faut veiller à ce que les charges de structure ne finissent pas par absorber une part trop importante des ressources. Et je trouve bénéfique que les personnes qui s’engagent dans nos fédérations conservent une activité en dehors de ce milieu, elles apportent ainsi des expériences qui sont souvent à l’origine de bonnes idées. ECJ ● Quel regard portes-tu sur l’évolution du théâtre d’amateurs en Suisse romande ces dernières années ? Et en quoi cette évolution peut-elle influer sur les missions de notre fédération ? Il y a une évolution marquante de la qualité des spectacles. Les troupes se forment en jeu, en mise en scène, en technique, engagent des professionnel·les. Cela se voit aussi dans le choix des pièces, il y a plus de prises de risques, d’attention au message véhiculé, d’envie de tenter, de découvrir et de faire découvrir. Il me semble que c’est la même chose par exemple dans le sport ou les arts plastiques. Le travail n’est plus le seul lieu où les gens cherchent à s’épanouir, ils ne se contentent plus d’un petit hobby pour se détendre ou voir les copains. Ils veulent une passion, parfois c’est un rêve abandonné aussi, et faire les choses bien, progresser. Pour ça ils sont prêts à sortir de leur zone de confort et à investir du temps, et même de l’argent. Pour la FSSTA, cela signifie continuer à accompagner ce mouvement: organiser des formations, favoriser les échanges, mettre des ressources à disposition. Notre rôle est de soutenir les troupes pour qu’elles puissent trouver les moyens d’aller là où elles ont envie d’aller. ECJ ● Dernière question : la FSSTA a 100 ans ; quels vœux formes-tu pour l’avenir de notre fédération, et plus globalement du théâtre amateur dans notre pays ? Une chose à laquelle je crois c’est que nous garderons toujours ce qui fait la force du théâtre d’amateurs: sa capacité à rassembler des personnes de tous horizons autour d’un projet commun. Je forme le vœu que nous gardions ces valeurs fortes de partage, d’inclusion, d’engagement, et de discipline aussi. Et que nous fassions preuve de plus de curiosité, pour les autres troupes, pour les autres formes théâtrales, pour les autres régions linguistiques, pour les autrices et les auteurs qui émergent, pour les idées nouvelles. Je souhaite à la FSSTA de continuer de défendre les intérêts de ses troupes avant tout autre chose et avec vigueur, de garder l’énergie de se donner les moyens de mettre sur pied des projets fédérateurs concrets, d’encore plus encourager ses troupes à aller vers les autres, d’en intégrer de nouvelles, et particulièrement, même si certaines choses devront être réorganisées, de toujours garder la structure légère, proche, efficace et joyeuse qu’elle a depuis 100 ans. (ECJ - juin 2026)
Dans le prochain numéro:
Etat fédéral et culture populaire: quelle place pour le théâtre d’amateurs? Interview de Myriam Schleiss, chef de la Section Culture & Société de l’OFC.
Paru dans N° 2/2026 — juin, page 17.