Interview vagabonde
01.06.2025
ECJ ● Pour qui écrivez-vous ?
Pour ceux qui ont envie d’aller un peu à la rencontre de leur alien intérieur afin de mieux comprendre l’étrangeté chez les autres. Faire du théâtre, c’est endosser l’autre, l’éprouver affectivement : à chaque rôle, on acquiert une altérité, une diversité en soi. Mais surtout, j’écris pour que le public sorte de la représentation avec un appétit de vie. Si je chéris la noirceur au théâtre, c’est pour y percer une issue lumineuse. J’ai du mal avec les auteurs qui cherchent seulement à purger leurs névroses, sans se soucier de l’empreinte laissée dans le coeur des spectateurs. Je me pose toujours la question : avec quel élan repartent-ils ?
Le village des sourds (© Emilie Brouchon)
ECJ ● Lorsque vous découvrez votre texte joué par des comédiens, quels sentiments cela déclenche-t-il chez vous ? Comment un auteur vit-il le passage du texte à la scène ?
C’est un geyser d’émotions. Entendre ces mots debout, qui sont parfois restés endormis dans un livre pendant des années, me ramène aux sensations que je ressentais au moment d’écrire. Il y a un phénomène de réminiscence très vif. A chaque fois qu’une comédienne dans Le poisson belge dévoile ses « branchies», je sens mon enfant intérieur respirer. Quand le marchand du Village des sourds propose aux villageois d’Okionuk de vendre ses produits contre des mots, je retrouve l’asphyxie du confinement, période à laquelle j’écrivais dans ma cave. La seule chose qui peut me laisser un peu extérieure, c’est quand je sens que la question des costumes, des déplacements de décors, prennent trop de place dans la tête des acteurs, qu’il n’ont plus assez d’espace en eux pour que l’intime opère.
ECJ ● Comédiens amateurs ou professionnels, cela a-t-il une importance pour vous ?
Quand j’écris un personnage, je ne sais presque jamais qui va le jouer. J’ai l’impression de semer une graine sans savoir quelle forme ou couleur prendra la fleur. Et j’adore la surprise de l’incarnation ! Avant la notion de professionnel ou d’amateur, je suis donc frappée par le corps, la voix, la peau, le vécu en creux de celui ou celle qui dit mon texte. C’est cette chimie qui me bouleverse. Le reste, amateur ou professionnel, ce n’est qu’une question de temps de pratique, de temps de travail.
ECJ ● Etes-vous très regardante au moment d’accorder les droits de jouer vos textes ? Vous est-il déjà arrivé de dire non à une troupe ou à un metteur en scène ?
Je procède toujours de la même manière : je place une exclusivité sur la pièce pour la première création dans laquelle je m’implique (choix de la personne qui va mettre en scène), puis une fois cette première exploitation terminée, j’autorise tous les droits. En revanche, je tiens à ce qu’on respecte le texte. Je comprends le besoin de « coupes », mais je peux être très perturbée quand mon texte a été remanié en grande partie, ce qui a parfois été le cas.
ECJ ● Un auteur dramatique a-t-il des fantasmes par rapport à son travail, ses textes ? Par exemple, rêvez-vous d’être joué dans un
Ring (variations du couple) (@ Anne-Sophie Guebey)
théâtre prestigieux ? ou qu’une de vos œuvres soit montée par un metteur en scène de renom ?
Je suis pleine de rêves ! Opéra, théâtre immersif dans des lieux insolites, marionnettes de papier… Mais avant tout, ce sont les hybridations qui m’attirent, les associations détonnantes. Cet automne, avec le chorégraphe Hervé Sika, nous allons mener un travail d’écriture en prison avec des détenus et des musiciens de l’orchestre de chambre de Paris puis nous jouerons tous ensemble au théâtre de la Concorde. Ces aventures humaines où tout se fabrique collectivement, où on déplace les assignations de chacun, c’est une grande source de joie.
ECJ ● Que représente le théâtre amateur pour un auteur dramatique tel que vous ?
Le théâtre amateur a peut-être une façon moins « grave » d’aborder nos textes. Quand avec Catherine Schaub nous montons une création professionnelle, cela représente une cinquantaine de rendez-vous avant les premières répétitions, simplement pour financer le projet. Et ces enjeux se ressentent forcément dans notre façon de travailler. Quand je vois mes textes prendre vie chez les amateurs, je sens qu’il y a une espièglerie, un allègement qui donne une fraîcheur aux dialogues. Et puis ces différentes compagnies, c’est un nuancier de visions qui me révèlent d’autres sous-textes, d’autres angles ! Parfois, je vois Ring montée avec des couples d’hommes, de femmes, des âges très variés, des accents, des versions à deux ou à quarante, c’est un kaléidoscope réjouissant pour moi.
ECJ ● Ecrire des pièces de théâtre : cela nourrit-il son homme (ou sa femme) ? Si non, comment faites-vous bouillir la marmite ?
Au début, c’est vertigineux d’écrire pour… presque rien ! D’ailleurs mes premiers petits boulots d’hôtesse (pour remplir le frigo) ont largement inspiré ma pièce Building sur l’entreprise. Le costume d’invisibilité me permettait d’observer sans être vue. Au bout de quelques années j’ai pu vivre de mes pièces, notamment grâce aux amateurs qui s’emparent justement de Building ! En prolongeant la vie de nos textes, ils octroient un complément nonnégligeable aux auteurs, nous permettant de continuer à écrire. Dans les périodes vraiment trop difficiles, pour ne pas transiger sur ma liberté dans l’écriture théâtrale… je travaille pour le cinéma ou la télévision, là où je place moins d’enjeu poétique.
ECJ ● Quelques anecdotes par rapport à votre travail d’auteur ?
Il y a une récurrence que je prends aujourd’hui avec malice, c’est la façon dont mes proches croient se reconnaître dans les personnages de mes pièces ! Qu’il s’agisse des héros ou de monstres, j’ai toujours droit à « j’ai pas rêvé, c’est bien de moi dont tu parles ! ». Un jour, un membre de ma famille a même cru que je dévoilais un secret ancestral (dont j’ignorais alors tout) dans « Les uns sur les autres » ! Cette identification magique a donc inspiré ma pièce « L’effet miroir », où un auteur se prend un procès de tout son entourage après avoir écrit un petit conte aquatique, dans lequel chacun se reconnait !
Paru dans N° 2/2025 — juin, page 11.