Léonore Confino
Publiée chez Actes Sud-Papiers et l’Oeil du Prince, Léonore Confino a écrit douze pièces de théâtre. Son goût de l’écriture est né de ses « boulots d’appoint ». Le costume d’invisibilité lui donne la possibilité d’observer en silence…
01.06.2025
Sa rencontre avec la metteuse en scène Catherine Schaub permet à ses textes de prendre vie sur scène. Il y a d’abord Building, Ring puis Les uns sur les autres sur les absurdités du travail, du couple, et de la famille. Avec Le poisson belge, l’autrice explore l’enfance muselée, thème qui reviendra souvent dans son écriture avec Les beaux, mise en scène @ Renaud Monfourny par Côme de Bellescize, Le village des sourds créée par Catherine Schaub et L’enfant de verre co-écrite avec Géraldine Martineau et mise en scène par Alain Batis. Aimant varier les processus de création, le binôme Confino/Schaub travaille sous forme de laboratoire pour aboutir 1300 grammes sur le cerveau humain et Parlons d’autre chose sur une communauté de lycéennes. Léonore se passionne également pour le théâtre immersif, où les corps déambulent : Smoke Rings invite les spectateurs à suivre des couples dans des lieux insolites et Like Me se joue en piscine municipale. Toujours autour du corps, elle développe le cabaret Wax Mood avec le chorégraphe Hervé Sika, dans lequel elle joue (à la MC93 et en milieu carcéral).
Tout récemment, ses pièces L’Effet miroir et Ring (variations du couple) respectivement mises en scène par Julien Boisselier et Côme de Bellescize se sont jouées au Théâtre de l’Oeuvre. L’enfant de verre sera présentée au Festival d’Avignon 2025, à présence pasteur.
Léonore Confino a été nommée à 6 reprises aux Molières dans la catégorie auteur francophone, elle reçoit le prix théâtre SACD en 2025 et à deux reprises, le Prix Sony Labou Tansi pour Le poisson belge et Le village des sourds.
ECJ ● Qu’est-ce qui vous a amené à l’écriture théâtrale ?
Une erreur, celle de croire que je voulais être comédienne. Puis le constat d’un trac paralysant quand j’étais sur le plateau : le trac commençait la veille, se poursuivait pendant la représentation et la nuit suivante ! Un calvaire ! Je ne comprenais pas, j’aimais tout dans le théâtre ! Alors j’ai changé de place, j’ai commencé à écrire pour les autres. Le trac ne s’est pas estompé, mais au moins, cachée dans le noir, mes apnées n’entravent pas la représentation. Avec l’écriture théâtrale, je peux même dire que j’ai découvert une peur follement heureuse. C’est peut-être cela qu’on cherche après tout ? Notre peur heureuse !
ECJ ● Que représente le théâtre pour vous ?
Le risque, la possibilité d’un accident émotionnel sur le plateau et dans la salle. Je ne suis pas très sensible au théâtre mécanique, où tout semble huilé, brillant, sans entrave. J’aime sentir que les répétitions en amont ont été si nourries que les interprètes peuvent se permettre d’être au bord du vide, au bord de perdre le texte, abandonnés à l’instant, alors quelque chose peut éclore ici, sous nos yeux. Même si c’est trente secondes sur toute une représentation, cela me suffit. Dans nos vies programmatiques, le théâtre permet d’arracher cette grâce.
ECJ ● Quels auteurs sont des exemples pour vous ? A contrario, y a-t-il des auteurs dont vous n’appréciez pas du tout le travail ?
Je suis émerveillée par les écritures de Céline Delbecq, Mariette Navarro et Natacha de Pontcharra, c’est brûlant, drôle, vivant et jubilatoire dans la bouche. Dans des veines plus mythologiques, les pièces de Wajdi Mouawad et Tiago Rodrigues me bouleversent. Et allez, j’ose : je m’endors presque toujours devant les pièces de Feydeau et Labiche, c’est inavouable mais… c’est une réaction presque physiologique.
ECJ ● Avez-vous des thèmes qui vous tiennent à cœur ?
J’aime travailler sur les piliers apparents de notre société : travail, consommation, famille, couple, pour amener les personnages vers l’absurdité du conformisme, la noirceur drôle, et finalement, une possibilité d’émancipation. Quand j’écris, j’épouse souvent le point de vue de l’enfance qui observe, de sa hauteur, les adultes un peu détraqués : c’est par cette petite porte que j’entre dans mon imaginaire. D’ailleurs dans mes pièces, il y a souvent des enfants privés de parole qui agissent sur les adultes : la fille fugueuse du couple d’ Enfantillages, Petit fille dans Le Poisson belge, Liv qui a brisé la précieuse mésange de verre dans L’enfant de verre jusqu’au paroxysme de l’enfance muselée avec Le village des sourds dont l’héroïne est sourde et mutique.
Paru dans N° 2/2025 — juin, page 10.