Regard sur un demi-siècle de théâtre amateur:
Interview de Jean-Paul Oberson, président d’honneur
01.03.2026
une discipline commune (participer aux répétitions, savoir son texte, accepter les conseils bienveillants de la personne qui met en scène), mais aussi prêts à participer à la réalisation des décors, au choix et à la confection des costumes, à la publicité, etc.
Il y a un metteur/une metteuse en scène (professionnel/le ou pas) qui assure la cohésion tant sociale qu’artistique et qui donc comprend et accepte les limites de chaque protagoniste tout en poussant chacun à se dépasser.
Il y a tous les autres bénévoles qui vont œuvrer à la conception et réalisation des décors et des costumes, à la conception de l’affiche du spectacle, au service au bar, à la caisse, ou aux nettoyages, le cumul ici n’est pas interdit !
ECJ ● Notre époque a une fâcheuse tendance – diront certains – à privilégier l’individu au détriment du collectif. Le théâtre amateur peut-il survivre à cette tendance ? Pourraitil même faire office de remède à ce mal sournois ?
Sûrement que la camaraderie, quelque fois l’amitié, qui naît de la fréquentation hebdomadaire pour répéter, pour aller boire un verre, voire pour manger ensemble, peut être une puissante force pour échapper au repli sur soi et à la fascination devant les multiples écrans. La fierté d’avoir participé à une œuvre commune mais extraordinaire devrait être un autre moteur pour amener les gens à s’investir dans la communauté.
mettre en boule ni agir sans précaution. Je fais confiance à nos négociateurs pour amener l’Office fédéral de la Culture à considérer la spécificité du théâtre, art éminemment basé sur la langue et donc à respecter les particularismes régionaux. Il faut mettre en avant, justement, la Biennale comme réalisation commune. « L’encouragement de la diversité culturelle et de la participation culturelle et la reconnaissance des minorités linguistiques et culturelles renforcent la cohésion sociale. » est un leitmotiv de l’Office fédéral de la Culture), cela devrait suffire à mener toute tentative globalisante à l’échec.
ECJ ● Le théâtre amateur, tel que nous le concevons, est structuré sous la forme d’associations. Mais derrière ce statut juridique, il y a la notion de troupe. Qu’est-ce que cette notion recouvre pour toi ?
Une troupe, ce sont des gens de tout âge, toute condition, toute sensibilité politique qui se sont librement choisis pour réaliser ensemble un projet culturel et social. Dans cette troupe de bénévoles, il y a un comité qui veille à tous les aspects économiques, aux relations publiques, aux contacts avec les Autorités et à la bonne exécution des tâches dévolues aux autres participants.
Il y a bien sûr des actrices et acteurs qui ont choisi ensemble à quel projet ils allaient participer, acceptant de se plier à
ECJ ● La FSSTA, que tu as dirigée pendant plus de 20 ans, voit ses effectifs progresser régulièrement. Selon toi, doit-on y voir un effet purement mathématique dû à une démographie galopante, ou le signe d’un engouement accru ?
Je constate autour de moi la volonté de créer de nouvelles troupes par des jeunes issus des ateliers de formation des écoles secondaires ou même des mouvements juniors des troupes. Nous nous plaignions jadis que les jeunes formés dans les collèges et dans les troupes disparaissaient et n’adhéraient pas à des troupes déjà constituées malgré leurs qualités (l’expérience, la longévité …) et peut-être à cause de leurs défauts (leur vieillissement et leur routine) ? Il ne reste donc aux troupes qui ont une longue expérience qu’à se renouveler par le choix de projets attirants, comme les Tréteaux l’ont fait en jouant Les Trois Mousquetaires dans la cour du château de Bulle. Ces envies de créer de nouvelles structures sont cependant souvent bloquées par l’absence de lieux de répétition adéquats, et de ce fait, certaines troupes risquent de disparaître, les nouvellement créées comme les plus ancienne. Peut-on imaginer une mutualisation des lieux de répétitions et de représentations ?
ECJ ● Osons poser la question-tabou : pour qu’il puisse continuer à se développer, le théâtre amateur doit-il, d’une manière ou d’une autre, professionnaliser ses structures ?
Au niveau des troupes, mis à part, les metteurs en scène déjà acceptés comme professionnels, je pense que ce n’est
ni nécessaire ni utile. En revanche, au niveau des associations faîtières et selon les demandes de l’OFC, je pense qu’un secrétariat permanent sera nécessaire. Quid de son financement : locaux et salaire etc.
ECJ ● Enfin, revenons à un niveau plus local. Après ta présidence de la FSSTA, tu es revenu à tes premières amours, soit pratiquer le théâtre notamment au sein de ta troupe, les Tréteaux de Chalamala. Comment ta troupe vit-elle la transformation extraordinaire de la ville de Bulle ? Son développement a-t-il des conséquences sur la vie et l’évolution de cette compagnie ?
Pour l’instant, je n’ai pas vu de changements importants liés au développement de la ville, en tous les cas, le nombre de spectateurs n’a pas suivi la même courbe ! Des jeunes issus de l’immigration jouent et ont joué avec les Tréteaux depuis longtemps et donc là non plus je ne vois rien de particulier lié à l’augmentation de la population et à sa diversité culturelle. Si la fréquentation n‘augmente pas malgré l’augmentation de la population, c’est peut-être aussi que l’offre culturelle foisonnante et les nouvelles troupes expliquent peut-être cette dichotomie.
ECJ ● Dernière question : la FSSTA a 100 ans ; quels vœux formes-tu pour l’avenir de notre fédération, et plus globalement du théâtre amateur dans notre pays ?
Que la FSSTA devienne bicentenaire ! Que ce comité et sa présidente nous offrent le cadeau de conduire encore longtemps la FSSTA sur le chemin du succès. En espérant que les engagements de notre fédération sur le plan international, notamment au travers du CIFTA, soient reconnus comme une contribution au rayonnement de la culture latine de la Suisse dans le monde et, de ce fait, mieux soutenue au niveau fédéral.
Pour le théâtre d’amateur, je forme le vœu que l’enthousiasme de la création et le besoin du partage des émotions continueront à faire battre le cœur des actrices et acteurs de tout âge, de toute condition et de tout horizon.
Pour conclure, une anecdote concernant un voyage en Lituanie, en 1992, dans un pays fraîchement libéré de la tutelle soviétique. Nous accompagnions une troupe d’ados de Genève invitée à un festival international de théâtre à Panevėžys. Dans ce contexte, je m’étonnais qu’une troupe de Moscou figurât parmi les invités. La réponse, toute de douceur, fut : « Eux aussi ont souffert de ce régime » Quelle leçon ! Le théâtre, comme moyen de rencontrer d’autres cultures, celles de notre pays et celles d’ailleurs, voilà le vœu le plus cher, peut-être le plus utopique, que je souhaite voir exaucé.
(ECJ - février 2026)
Dans le prochain numéro:
La FSSTA aujourd’hui et ses défis pour le futur : Interview de Natacha Astuto Laubscher, présidente
Paru dans N° 1/2026 — mars, page 15.