Interview vagabonde
01.12.2025
Tant que le comédien joue juste, cela m’est égal. Et puis, je ne suis pas une auteure intrusive : les interprètes me voient très peu. Du moment que j’ai confié mon texte, je laisse les choses se faire.
Joël Pommerat, Fabrice Melquiot. Récemment, j’ai été scotchée par Vudú (3318) Blixen d’Angelica Lidell. J’ai de la peine avec les pièces de boulevard et les pièces mièvres aux thèmes improbables qui sont créées de toute pièce pour générer du bénéfice.
ECJ ● Avez-vous des thèmes qui vous tiennent à cœur ? Tant dans mes pièces de théâtre que mes romans, je pars toujours de ce qui est concret, de ce qui m’entoure. J’éprouve fréquemment le besoin d’exprimer l’injustice ou de faire sourire face aux absurdités de la vie. Mais aussi de mettre en lumière ce qui dérange, ce qui ne fonctionne pas tout à fait dans notre monde. J’observe avec attention, cherchant à saisir les détails, les paradoxes qui caractérisent l’être humain. Pour moi, le théâtre se trouve dans ces moments-là, dans l’expérience de chacun d’entre nous. Ce qui me touche et m’intéresse avant tout, c’est de déceler les failles, car ce sont elles qui confèrent toute leur profondeur aux personnages et aux situations. Mais l’issue doit être lumineuse car je suis une optimiste incorrigible.
ECJ ● Pour qui écrivez-vous ? Pour moi d’abord, égoïstement, pour essayer de trouver des réponses à mes interrogations. Ensuite pour le public, pour partager avec lui, quand une thématique tient la route dans le sens où elle me parait digne d’être exposée et débattue (j’ai besoin d’un propos, d’une dramaturgie avec des personnages). Et enfin, pour les acteurs et actrices car souvent il m’est essentiel de projeter mes mots sur une personne en particulier. Ainsi, je garde précieusement une lettre de Jean Rochefort, un talisman, qu’il m’avait envoyée déclinant un rôle que j’avais écrit sur mesure pour lui car occupé par un tournage. Dans ce courrier d’une élégance rare, il m’encourageait vivement à persévérer dans l’écriture. ECJ ● Lorsque vous découvrez votre texte joué par des comédiens, quels sentiments cela déclenche-t-il chez vous ? Comment un auteur vit-il le passage du texte à la scène ? Je redoute toujours la première lecture qui est le moment majeur à mes yeux puisque le texte prend corps avec ses qualités et, fatalement, ses faiblesses. On croit avoir été fort et pourtant, pas tout à fait. Le passage à l’acte (autre que celui où je lis mon texte à voix haute) est proche d’un examen de passage. Heureusement, qu’il y a la possibilité de corriger sa copie. Quoi qu’il en soit, c’est toujours un moment magique. Le passage à la scène est tout aussi éprouvant où il faut accepter de lâcher prise sinon ce n’est pas possible, il faut changer de métier ! C’est donc un maelstrom d’émotions. Au tout début, j’ai pu être aussi désarçonnée par les réactions du public et puis, on finit par s’habituer.
ECJ ● Comédiens amateurs ou professionnels, cela a-t-il une importance pour vous ?
ECJ ● Etes-vous très regardant au moment d’accorder les droits de jouer vos textes ? Vous est-il déjà arrivé de dire non à une troupe ou à un metteur en scène ?
Pas du tout, je devrais peut-être. Mais l’idée que mon texte se balade au gré du désir des autres, me plaît beaucoup. En serait-il autrement si j’étais célèbre ? Sans doute que oui, sauf que ce n’est pas le cas. Savoir que ma pièce Souviens-toi de m’oublier a été jouée quelque part en Russie et, plus proche de moi, au Liban m’a ravie (même si je n’ai pas touché un centime de droits d’auteur dans les deux cas) comme la preuve que l’émotion se moque des frontières.
ECJ ● Un auteur dramatique a-t-il des fantasmes par rapport à son travail, ses textes ? Par exemple, rêvez-vous d’être joué dans un théâtre prestigieux ? ou qu’une de vos œuvres soit montée par un metteur en scène de renom ?
J’ai eu ce rêve au début. Cela a failli se réaliser à deux reprises et puis ça ne s’est pas fait. À l’opposé d’un roman où vous n’avez qu’un interlocuteur avec un dialogue simple et direct, il faut en compter plusieurs pour une pièce, ce qui complexifie les démarches. Par ailleurs, grâce à mon métier de directrice de théâtre, j’ai côtoyé une pléthore de célébrités et mon fantasme a fondu comme neige au soleil. La joie d’être jouée est à chercher ailleurs, du côté des moments de grâce avec le public comme récemment à Fribourg, lors d’une représentation d’Ami(s) au théâtre de Nuithonie à Fribourg. Demeure un souvenir marquant : la lecture d’un de mes textes par Fabrice Lucchini. Je suis heureuse de l’avoir vécue.
Un Noël d’Enfer, comédie musicale et première pièce écrite par Yasmine Char (1996), avec la participation
exceptionnelle de Barbara Hendricks (© TJP)
Paru dans N° 4/2025 — décembre, page 8.